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La culture du coton au Togo
dimanche 16 janvier 2005
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À la fin du dix-neuvième siècle déjà [1], le Togo, sous l’influence volontariste de l’Allemagne, était un pays cotonnier qui cultivait une variété de l’espèce G. Barbadense, rustique mais de faible productivité ; entre les deux guerres, la production confiée à des égreneurs privés atteint environ 3.000 tonnes puis 4.800 tonnes dans les années 50 où elle représente plus de la moitié du coton produit en A. O. F. À la même époque, le Togo produisait 4.000 tonnes de cacao, 1.500 de café et 2.000 d’arachides.
Sous l’égide de la C. F. D. T., pour la vulgarisation et l’encadrement, et de l’I. R. C. T, pour la recherche dans la station d’Anié, les progrès décisifs surviendront avec la mise en place, dans les années soixante, d’une nouvelle variété de l’espèce G. Hirsutum qui fera passer les rendements à 1.350 kilos par hectare dès 1970.

Ainsi, en 1973-1974, la production dépasse-t-elle pour la première fois 10.000 tonnes ; le gouvernement crée alors la Société Togolaise du Coton (Sotoco) qui prend en charge, avec l’appui de la C. F. D. T., la promotion de la production. Á cette époque, deux sociétés privées continuent d’égrener en partie la récolte cependant que l’Office des Produits Agricoles du Togo s’occupe de la commercialisation de la fibre.
À partir de 1981, la Sotoco, s’étant dotée d’usines modernes, prend à son compte la totalité de l’égrenage ; la production, malgré les vicissitudes liées aux conditions climatiques, progresse : 50.000 tonnes en 1984-85 ; 100.000 en 1992-93 ; 130.000 en 1994-95 mais de nouveau 100.000 en 1995-96 pour rebondir en 1996-97 (146.000 tonnes) et atteindre en 1998-1999 187.000 tonnes.

C’est que, cultivé par près de deux cent mille exploitants (plus de la moitié des agriculteurs togolais s’y adonnent) sur des superficies réduites n’excédant que rarement un hectare, le coton, malgré des rendements au champ insuffisants , est la principale ressource monétaire du paysannat togolais. Au reste, il est devenu ces dernières années le premier produit d’exportation du Togo, devançant largement le café et le cacao et supplantant même, parfois, les phosphates.

C’est dire l’importance économique et sociale de ce produit de rente dont… la rentabilité est fragile, remise en cause chaque année, en fonction des aléas climatiques, des prix de revient et de vente, de la politique de développement, des cours internationaux et des dogmes changeants des bailleurs de fonds.

Or, le Togo est, parmi tous les producteurs d’Afrique de l’ouest et du centre, le pays dont la production a le barycentre le plus proche de la mer : les deux tiers de son coton sont produits dans la zone de climat tropical humide avec, comme principal centre, la région de Notsè. Reste qu’en dehors des montagnes de Kpalimé, le coton est partout cultivé, d’Aného à Sinkassé. Ainsi, dans les régions méridionales à deux saisons de pluies, le coton est-il planté, après une courte période intercalaire, à la suite du maïs tandis que, plus au nord, à une saison de pluies, il entre en rotation avec l’igname et le niébé au centre ; avec le sorgho, le mil et l’arachide dans les savanes.

La Sotoco a donc dû répondre à des problèmes multipliés par les différences climatiques mais aussi pédologiques ; s’organiser pour la mise en place différée des intrants, pour la vulgarisation d’itinéraires techniques dont le respect est crucial puisque, dans la zone méridionale, aucune possibilité de rattrapage n’existe…

D’autre part, l’élevage restant peu développé, la production est encore, pour l’essentiel, manuelle même si la motorisation gagne des champs au sud sous forme de services loués par des “tractoristes” privés aux exploitations agricoles les plus importantes.
Les progrès sont donc fragiles : la culture du coton est délicate ; sa rentabilité n’est guère élevée ; elle dépend évidemment du rendement au champ, lui-même tributaire d’engrais et d’insecticides de bonne qualité, utilisés à bonne date, mais aussi de lointains et volatils marchés ; elle relève d’une décision individuelle prise chaque année par les exploitants en fonction des ressources escomptées et des sommes reçues la campagne précédente ; elle exige du travail : or, la main d’œuvre familiale ne suffit plus toujours à le fournir ; certes, loin de concurrencer les cultures vivrières, elle les favorise par les effets retardés des engrais mais, dans la situation géographique particulière du Togo, elle ne peut attendre et une mauvaise saison des pluies diminue fortement la production ; enfin, les variétés ont un cycle d’utilisation que la recherche doit observer afin de diffuser à temps la graine nouvelle qu’il faut avoir multipliée.

Bref, les raisons sont nombreuses pour que la production subisse des à-coups.

Or, pour la campagne de 1999-2000, les facteurs négatifs s’étaient cumulés : les réformes imposées à la filière de l’extérieur avaient eu pour premier effet de la désorganiser. L’opérateur unique et responsable n’avait plus les moyens humains pour suivre la production (car le mot “encadrer” est désormais interdit comme incorrectement « paternaliste ») ; le centre de recherches était dépourvu de ressources et privé de contacts extérieurs ; la distribution des intrants dépendait de la livraison ou non - souvent non - à bonne date des sociétés privées adjudicataires de marchés. En sus ; de mauvaises pluies, précoces, étaient suivies d’une période de quasi-sécheresse ; le prix d’achat fut revu à la baisse, non sans hésitations ni palabres ; les paysans étaient encore sous le choc du coton passé, payé avec un retard que la situation des banques locales n’expliquait pas seule ; bref, tous les ingrédients étaient réunis pour une mauvaise récolte : 1999-2000 fut calamiteuse.

À peine 136.000 tonnes pour une prévision de 180.000 encore annoncée en mars…
Dans la situation du Togo, ce recul était particulièrement malvenu. Ce sont, en effet, au prix alors payé du coton-graine, plus de huit milliards qui n’avaient pas été distribués dans le circuit monétaire ; ce fut pour le secteur égrenage plus de seize milliards de manque à gagner ; pour l’huilerie, une perte de vingt-trois mille tonnes de matières premières qui auraient généré pour plus de trois milliards de valeurs marchandes. Encore faut-il ajouter les pertes induites, le chômage technique d’usines en sous capacité, les pénalités pour des contrats à l’exportation non honorés, les difficultés pour financer les crédits de campagne et les arrangements obligés pour s’en procurer, le manque à gagner des sous-traitants et, bien sûr, les moins-values fiscales…

Et, comme les paysans s’étaient sentis grugés, mal récompensés de leur travail, la prochaine campagne ne paraissait pas devoir être meilleure, sans un effort tout particulier de relances accompagnées de pluies à la meilleure époque et en quantité optimale…

Ce fut pourtant le moment choisi pour avancer de gré ou de force - en l’occurrence, de force - sur la voie étroite de la libéralisation.

En effet, la Sotoco, société d’État et, en tant que telle, jugée par les fonctionnaires internationaux de la finance, inapte à gérer est, depuis 1994, en passe d’être privatisée ou, plus exactement, démantelée car, à l’heure où partout dans le monde les firmes se concentrent et se regroupent, les sociétés africaines, notamment celles qui ont donné des preuves de bon fonctionnement sont sommées non de s’améliorer et de se renforcer, mais de se scinder et d’éclater en unités indépendantes : pour vivre heureuses, elles doivent vivre nombreuses…

La Sotoco qui avait pris à l’O. P. A. T en 1994-95 la responsabilité de la commercialisation de sa fibre a perdu, cette même année, le privilège de l’égrenage. Une société privée, la Sicot, répondant à des intérêts installés en Suisse, a obtenu en effet cette année-là le droit de mettre en place une unité à Tsévié, à la limite sud du bassin cotonnier, pour y égrener, à façon, le surplus de production de la Sotoco.

Mais, dès 1995-96, ce contrat d’établissement était oublié et la Sicot se retrouvait pourvue d’un lot de 50.000 tonnes de coton-graine dont elle avait l’entière disponibilité ; dès lors, le choix de son implantation apparaissait judicieusement prémonitoire : une trentaine de kilomètres du port et les frais de collecte de son coton à égrener inclus dans le prix de cession…

Au passage, la Sicot obtenait de pouvoir exporter les graines, matière première pourtant transformable dans le pays mais… libéralisme d’abord ! D’autant que des négociants étaient tout disposés à importer l’huile manquante…

Or, cette année-là, la production chuta de 140.000 à 103.000 tonnes ; les intérêts privés furent, comme il est naturel ( ?), sauvegardés : c’est la Sotoco qui mit ses usines en arrêt technique pour que l’égreneur indépendant puisse continuer à se féliciter de l’excellence des politiques libérales ; dans le même temps, l’approvisionnement en intrants était lui aussi privatisé : le traditionnel appel d’offres n’étant plus réservé aux professionnels connus mais ouvert à des sociétés locales.

Puis, en 1998, un deuxième opérateur privé apparaît. Il est belge et dispose d’une société fournissant du matériel d’égrenage, installée en Oklahoma. Il obtient, sans doute pour ne pas décourager l’entreprise libérale, le statut de zone franche, malgré les critiques, discrètes, de la Banque Mondiale : ainsi, pour transformer une matière première locale, il est désormais loisible d’être exonéré de toutes taxes, à l’entrée des matériels comme à la sortie des produits ; la rentabilité privée des investissements en est grandement améliorée et l’amortissement, accéléré. Les protestations de la Sicot qui estime déloyales les conditions de cette concurrence tiennent surtout au fait que le même statut lui avait été naguère refusé…

On comprend qu’en revanche et malgré la surcapacité installée, le même opérateur belge, dans les mêmes conditions, ait installé à Dapaong une nouvelle usine tout en multipliant les promesses : reprise d’une filature et d’un tissage autrefois construits par les Chinois, création d’une huilerie dans le nord du pays, livraison de trente-cinq cyclomoteurs aux animateurs de production…

Si cette dernière promesse n’a pas eu un effet considérable sur le niveau de production, la Sotoco, elle, reprenant les méthodes traditionnelles, sut remobiliser les énergies : campagnes de sensibilisation, contrôle accru des fournisseurs d’intrants, paiement à bonne date du coton-graine, présence renforcée sur le terrain (le tout accompagné par des pluies de nouveau convenables) ont permis un redressement progressif de la production de coton-graine qui, toujours cyclique, varie entre 150.000 et 190.000 tonnes, sans encore atteindre le seuil des deux cent mille tonnes, objectif pourtant raisonnable si les conditions favorables étaient réunies…

Malheureusement, le Togo, comme les autres pays africains producteurs, doit plutôt supporter des difficultés accrues.

Problèmes internationaux d’abord avec un prix de vente du coton à des cours durablement bas et que la très forte dépréciation du dollar vis-à-vis du franc CFA rend encore plus pénalisants. Or, l’ensemble des coûts augmente sans que le prix d’achat aux producteurs puisse être corrigé à la baisse (et pour des raisons évidentes que comprennent très bien les États subventionneurs d’Amérique, d’Asie ou d’Europe…). Dès lors, les crédits de campagne sont difficiles à obtenir ; la concurrence s’avive ; et les déficits des sociétés, étatiques ou libérées, croissent de manière vertigineuse. De ce fait, la crise cotonnière empire et frappe principalement les productions africaines qui ne sont pas subventionnées. Tandis que la plupart des autres (américaine, notamment ; chinoise, aussi et, même, européenne) le sont, lourdement ; en contradiction avec tous les dogmes libéraux mais sans que les institutions internationales ne poussent, cette fois, de hauts cris !

Problèmes nationaux, ensuite. La surcapacité implique une répartition de la pénurie qui ne satisfait personne : les usines fonctionnent trop peu pour que les frais soient couverts ; la distorsion de concurrence entre les sociétés en zone franche et les autres se fait pesante ; la société nationale qui conserve la charge de la récolte primaire doit en supporter les coûts ; les prix payés ne semblent pas assez rémunérateurs aux paysans pour que les intrants soient achetés et utilisés comme les exigences d’une bonne culture le voudraient. De ce fait, les rendements au champ diminuent et diminuent dans le même temps les ressources des producteurs…

Bref, comme il est illusoire d’espérer qu’à court terme les prix sur le marché international se redressent, même sans atteindre les niveaux de 1995-96 puisque l’offre subventionnée dépasse la demande ; comme il est difficile d’imaginer un redressement subit du dollar qui amoindrirait la perte supplémentaire supportée par les cotonniers africains ; comme il est peu probable que les alarmes “gongonnées” par l’Association Cotonnière Africaine réveillent les belles âmes qui président au libre commerce international…, l’avenir du coton africain en général, et togolais en particulier, n’apparaît guère brillant.

Sans doute, la privatisation à marches forcées n’apparaît plus comme la panacée (et ce d’autant moins que les exemples voisins comme les réticences des égreneurs privés locaux à égrener dans des conditions libéralement non rentables montrent l’intérêt, limité au respect du dogme, de ce remède qui semble devoir radicalement éliminer la maladie par disparition du malade).

Et la campagne 2004-2005 n’a, malheureusement, pas amélioré la situation ! Les difficultés socio-politiques ont certes eu leurs conséquences négatives mais, surtout, la baisse du prix de vente (devenu largement inférieur au coût de production)a entrainé une crise financière sans précédent pour la SOTOCO ; en même temps, les « privés » ont refusé d’égrener pour leur compte, ne voulant pas perdre après avoir bien bien gagné. Du coup, les producteurs non payés à temps sont découragés et restreignent voire suspendent leurs plantations. Bref, la crise !

L’heure est donc désormais à une réforme de la Sotoco obligée tout à la fois de réduire ses coûts (et, notamment, ceux de ses crédits de campagne), d’améliorer ses performances commerciales, de relancer la production en poussant à de meilleurs rendements plutôt qu’à l’extension des cultures et à s’appuyer sur de partenaires sachant que l’agro-industrie cotonnière n’est pas une source de profits immédiats mais une longue patience…

[1] L’utilisation traditionnelle du coton est, bien sûr, antérieure à l’arrivée de l’administration allemande ; il semble même que, pendant la guerre de sécession en Amérique, des cultivateurs togolais vendaient à très bon prix leur coton à des négociants ; d’où le développement de cette spéculation ; mais la fin de la guerre “ruina” les producteurs locaux qui avaient trop misé sur cette rente…

Mise à jour le, 16 janvier 2006

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